jeudi 16 mars 2017

L'école des femmes (extrait Acte III, scène 2) : Les leçons du mariage



Acte III
Scène 2 : ARNOLPHE, AGNES

ARNOLPHE, assis.
Agnès, pour m'écouter, laissez là votre ouvrage :
Levez un peu la tête, et tournez le visage :
(Mettant le doigt sur son front.)
Là, regardez−moi là durant cet entretien ;
Et, jusqu'au moindre mot, imprimez−le−vous bien.
Je vous épouse, Agnès ; et, cent fois la journée,
Vous devez bénir l'heur de votre destinée,
Contempler la bassesse où vous avez été,
Et dans le même temps admirer ma bonté,
Qui, de ce vil état de pauvre villageoise,
Vous fait monter au rang d'honorable bourgeoise,
Et jouir de la couche et des embrassements
D'un homme qui fuyait tous ces engagements,
Et dont à vingt partis, fort capables de plaire,
Le cœur a refusé l'honneur qu'il veut vous faire.
Vous devez toujours, dis−je, avoir devant les yeux

Le peu que vous étiez sans ce nœud glorieux,
Afin que cet objet d'autant mieux vous instruise,
A mériter l'état où je vous aurai mise,
A toujours vous connaître, et faire qu'à jamais
Je puisse me louer de l'acte que je fais.
Le mariage, Agnès, n'est pas un badinage :
A d'austères devoirs le rang de femme engage ;
Et vous n'y montez pas, à ce que je prétends,
Pour être libertine et prendre du bon temps.
Votre sexe n'est là que pour la dépendance :
Du côté de la barbe est la toute−puissance.
Bien qu'on soit deux moitiés de la société,
Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité ;
L'une est moitié suprême, et l'autre subalterne ;
L'une en tout est soumise à l'autre, qui gouverne ;
Et ce que le soldat, dans son devoir instruit,
Montre d'obéissance au chef qui le conduit,
Le valet à son maître, un enfant à son père,
A son supérieur le moindre petit frère,
N'approche point encor de la docilité,
Et de l'obéissance, et de l'humilité,
Et du profond respect où la femme doit être
Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître.
Lorsqu'il jette sur elle un regard sérieux,
Son devoir aussitôt est de baisser les yeux,
Et de n'oser jamais le regarder en face
Que quand d'un doux regard il lui veut faire grâce.
C'est ce qu'entendent mal les femmes d'aujourd'hui ;
Mais ne vous gâtez pas sur l'exemple d'autrui.
Gardez−vous d'imiter ces coquettes vilaines
Dont par toute la ville on chante les fredaines,
Et de vous laisser prendre aux assauts du malin,
C'est−à−dire d'ouïr aucun jeune blondin.
Songez qu'en vous faisant moitié de ma personne,
C'est mon honneur, Agnès, que je vous abandonne,
Que cet honneur est tendre et se blesse de peu,
Que sur un tel sujet il ne faut point de jeu ;
Où l'on plonge à jamais les femmes mal vivantes.[AN1] 
Ce que je vous dis là ne sont point des chansons ;
Et vous devez du cœur dévorer ces leçons.
Si votre âme les suit et fuit d'être coquette,
Elle sera toujours, comme un lis, blanche et nette ;
Mais, s'il faut qu'à l'honneur elle fasse un faux bond,
Elle deviendra lors noire comme un charbon ;
Vous paraîtrez à tous un objet effroyable,
Et vous irez un jour, vrai partage du diable,
Bouillir dans les enfers à toute éternité,
Dont veuille vous garder la céleste bonté!
Faites la révérence. Ainsi qu'une novice
Par cœur dans le couvent doit savoir son office,
Entrant au mariage il en faut faire autant ;
Et voici dans ma poche un écrit important,
Qui vous enseignera l'office de la femme.
J'en ignore l'auteur : mais c'est quelque bonne âme ;
Et je veux que ce soit votre unique entretien.
Tenez.
(Il se lève.)
Voyons un peu si vous le lirez bien.

(AGNES lit.)

« LES MAXIMES DU MARIAGE OU LES DEVOIRS DE LA FEMME MARIÉE
AVEC SON EXERCICE JOURNALIER

PREMIÈRE MAXIME
Celle qu'un lien honnête
Fait entrer au lit d'autrui,
Doit se mettre dans la tête,
Malgré le train d'aujourd'hui,
Que l'homme qui la prend ne la prend que pour lui

ARNOLPHE
Je vous expliquerai ce que cela veut dire ;
Mais pour l'heure présente, il ne faut rien que lire.

(AGNES poursuit.)

« DEUXIÈME MAXIME
Elle ne se doit parer
Qu'autant que peut désirer
Le mari qui la possède :
C'est lui qui touche seul le soin de sa beauté ;
Et pour rien doit être compté
Que les autres la trouvent laide.

TROISIÈME MAXIME
Loin ces études d'œillades,
Ces eaux, ces blancs, ces pommades,
Et mille ingrédients qui font des teints fleuris :
A l'honneur, tous les jours, ce sont drogues mortelles ;
Et les soins de paraître belles
Se prennent peu pour les maris.

QUATRIÈME MAXIME
Sous sa coiffe, en sortant, comme l'honneur l'ordonne,
Il faut que de ses yeux elle étouffe les coups ;
Car, pour bien plaire à son époux,
Elle ne doit plaire à personne.

CINQUIÈME MAXIME
Hors ceux dont au mari la visite se rend,
La bonne règle défend
De recevoir aucune âme :
Ceux qui de galante humeur
N'ont affaire qu'à madame
N'accommodent pas monsieur.

SIXIEME MAXIME
Il faut des présents des hommes
Qu'elle se défende bien ;
Car, dans le siècle où nous sommes,
On ne donne rien pour rien.

SEPTIEME MAXIME
Dans ses meubles, dût-elle en avoir de l'ennui,
Il ne faut écritoire, encre, papier, ni plumes :
Le mari doit, dans les bonnes coutumes,
Ecrire tout ce qui s'écrit chez lui.

HUITIEME MAXIME
Ces sociétés déréglées,
Qu'on nomme belles assemblées,
Des femmes tous les jours corrompent les esprits.
En bonne politique on les doit interdire ;
Car c'est là que l'on conspire
Contre les pauvres maris.

NEUVIEME MAXIME
Toute femme qui veut à l'honneur se vouer
Doit se défendre de jouer,
Comme d'une chose funeste ;
Car le jeu, fort décevant,
Pousse une femme souvent
A jouer de tout son reste.

DIXIEME MAXIME
Des promenades du temps,
Ou repas qu'on donne aux champs,
Il ne faut point qu'elle essaye ;
Selon les prudents cerveaux,
Le mari, dans ces cadeaux,
Est toujours celui qui paye.
ONZIEME MAXIME...»

ARNOLPHE
Vous achèverez seule ; et, pas à pas, tantôt
Je vous expliquerai ces choses comme il faut.
Je me suis souvenu d'une petite affaire :
Je n'ai qu'un mot à dire et ne tarderai guère ;
Rentrez, et conservez ce livre chèrement ;
Si le notaire vient, qu'il m'attende un moment.

Extrait de L’école des femmes de Molière.

 [AN1]Allusion religieuse.

samedi 18 février 2017

EXERCICE 2nde 2017 Baroque et Classicisme



EXERCICES : travail sur les courants littéraires baroque et classicisme 

Chimène :      Elvire, m’as-tu fait un rapport bien sincère ?
Ne déguises-tu rien de ce qu’a dit mon père ?

Elvire :           Tous mes sens à moi-même en sont encor charmés :
Il estime Rodrigue autant que vous l’aimez,
Et si je ne m’abuse à lire dans son âme,
Il vous commandera de répondre à sa flamme.

Chimène :      Que t’a-t-il répondu sur la secrète brigue
Que font auprès de toi don Sanche et don Rodrigue ?
N’as-tu point trop fait voir quelle inégalité
Entre ces deux amants me penche d’un côté ?

Elvire :           Non, j’ai peint votre cœur dans une indifférence
Qui n’enfle d’aucun d’eux ni détruit l’espérance,
Et sans les voir d’un œil trop sévère ou trop doux,
Attend l’ordre d’un père à choisir un époux.
Et puisqu’il vous en faut encor faire un récit,
Voici d’eux et de vous ce qu’en hâte il m’a dit :
Elle est dans le devoir, tous deux sont dignes d’elle,
Tous deux formés d’un sang noble, vaillant, fidèle,
Jeunes, mais qui font lire aisément dans leurs yeux
L’éclatante vertu de leurs braves aïeux.
Corneille, Le cid, Acte I, scène 1.

Exercice
Résumé acte I, scène 1 :
1- Complétez le résumé avec les mots : entretien – joyeuse – se rassurer – le père – le compte rendu – son choix
« Elvire fait ………… de son ………. avec …… de Chimène. Elle lui révèle qu’il accepte …….. d’épouser Rodrigue. Chimène est …………, mais elle continue de questionner Elvire pour ………. »
2- Quel niveau de langue est utilisé dans les interrogations ?
Familier (Tu sors ?) – Courant (Est-ce que tu sors ?) – Soutenu (Sors-tu ?)
3- Que signifie les mots et expressions suivants ? « flamme », « si je ne m’abuse », « peint ».
4- Quel vers montre que Chimène respecte le vœu de son père dans le choix d’un époux ?
5- Sur quoi Elvire se fonde-t-elle pour juger les deux soupirants Chimène ?

Pierre Corneille, L'Illusion comique, 1639.

Pridamant est très inquiet car il n'a aucune nouvelles de son fils Clindor depuis plus de 10 ans. Son ami Dorante lui conseille d'aller consulter Alcandre, un grand magicien. Ce dernier, dans sa grotte, va lui retracer tous les périples de son fils en ouvrant un immense rideau qui donne accès à une scène.
Pridamant découvre alors que Clindor, qui a fui depuis longtemps la sévérité de son père, est le suivant d'un capitan, fanfaron et lâche, amoureux d'Isabelle. Ce que le capitan Matamore ignore, c'est que Clindor et Isabelle sont amants. Pridament est spectateur des aventures amoureuses de son fils qui font de celui-ci un meurtrier puis un condamné à mort emprisonné, jusqu'à ce qu’Isabelle et sa suivante Lise le sortent de sa cellule avec la complicité du geôlier.
Alcandre lui montre alors la vie actuelle de son fils devenu grand seigneur et qui trompe sa femme avec l'épouse du roi. Mais leur amour coupable est découvert et le mari jaloux fait poignarder Clindor.
Pridamant, au bord du désespoir, découvre alors que tous ces personnages se relèvent et partagent l'argent gagné pendant la représentation. En fait, Clindor est comédien et a joué devant son père une tragédie. Tout heureux, Pridamant s'appête à "voler" vers Paris pour y retrouver son fils.


ALCANDRE.
Sans vous faire rien voir, je vous en fais un conte,
Dont le peu de longueur épargne votre honte.
Las de tant de métiers sans honneur et sans fruit,
Quelque meilleur destin à Bordeaux l'a conduit ;
Et là, comme il pensait au choix d'un exercice,
Un brave du pays l'a pris à son service.
Ce guerrier amoureux en a fait son agent :
Cette commission l'a remeublé d'argent ;
Il sait avec adresse, en portant les paroles,
De la vaillante dupe attraper les pistoles ;
Même de son agent il s'est fait son rival,
Et la beauté qu'il sert ne lui veut point de mal.
Lorsque de ses amours vous aurez vu l'histoire,
Je vous le veux montrer plein d'éclat et de gloire,
Et la même action qu'il pratique aujourd'hui.
PRIDAMANT.
Que déjà cet espoir soulage mon ennui !

Exercice : 
1- Résumé en deux ou trois phrases la longue réplique du magicien Alcandre sur ce qu’est devenu le fils de Pridamant.
2- Sur quoi on peut se fonder pour affirmer que cette pièce appartient au courant baroque.



Le saviez-vous ?


Le quiproquo, les différents types de comique, Horace dans L’école des femmes, ne sait pas qu’il s’adresse à son rival - Arnolphe – qu’il ne connaît que sous le nom de M. de la Souche. Or, Arnolphe n’a voulu que se débarrasser d’un nom qui est celui du saint patron des maris cocus.

HORACE
Mais il faut qu'en ami je vous montre sa lettre.
Tout ce que son coeur sent, sa main a su l'y mettre,
Mais en termes touchants et tout pleins de bonté,
De tendresse innocente et d'ingénuité,
De la manière enfin que la pure nature
Exprime de l'amour la première blessure.
ARNOLPHE, bas, à part.
Voilà, friponne, à quoi l'écriture te sert;
Et, contre mon dessein, l'art t'en fut découvert.
HORACE lit.
"Je veux vous écrire, et je suis bien plus en peine par où je m'y prendrai. J'ai des pensées que je désirerais que vous sussiez; mais je ne sais comment faire pour vous les dire, et je me défie de mes paroles. Comme je commence à connaître qu'on m'a toujours tenue dans l'ignorance, j'ai peur de mettre quelque chose qui ne soit pas bien, et d'en dire plus que je ne devrais. En vérité, je sais ce que vous m'avez fait, mais je sens que je suis fâchée à mourir de ce qu'on me fait faire contre vous, et j'aurai toutes les peines du monde à me passer de vous. Peut-être qu'il y a du mal à dire cela; mais enfin je ne puis m'empêcher de le dire, et je voudrais que cela se pût faire sans qu'il y en eût. On me dit fort que tous les jeunes hommes sont des trompeurs, qu'il ne les faut point écouter, et que tout ce que vous me dites n'est que pour m'abuser; mais je vous assure que je n'ai pu encore me figurer cela de vous, et je suis si touchée de vos paroles, que je ne saurais croire qu'elles soient menteuses. Dites-moi franchement ce qu'il en est: car enfin, comme je suis sans malice, vous auriez le plus grand tort du monde si vous me trompiez; et je sens que j'en mourrais de déplaisir."
ARNOLPHE, à part.
Ho! chienne!
HORACE
Qu'avez‑vous ?
ARNOLPHE
Moi? rien. C'est que je tousse.

Molière, L’école des femmes, Acte III, scène 4, 19

Le comique de mots à travers les répliques d’Arnolphe. Et le comique de situation à travers le quiproquo : Horace parle à son rival sans le savoir. Et Arnolphe n’ose se dévoiler.
Molière dénonce la tyrannie des hommes sur la femme.
Il fait de Chrysalde la voix de la sagesse.