dimanche 15 avril 2018

Les thèmes dans Une vie de boy de Ferdiand Oyono

Introduction
Une vie de boy appartient aux romans de mœurs qui ont marqué la littérature de la fin de l'époque coloniale. Il n'en demeure pas moins un sévère regard sur la situation réelle de cette période. Beaucoup de thèmes ont été abordés par le récit. Nous en proposant l'étude pour quelques-uns qui nous semblent pertinents.

I. Les préjugés raciaux

Se croyant supérieurs, les blancs développent  des stéréotypes, des préjugés concernant tous les noirs. Ainsi parlant de Toundi, M. Moreau dit, « …il n'ose pas nous regarder. Son regard est aussi fuyant que celui d'un Pygmée…il est dangereux. C'est comme ça chez les indigènes. Quand ils n'osent pas vous regarder, c'est qu'ils ont une idée bien arrêtée dans leur tête de bois…. La place de celui-ci est chez moi…à Bekon. » (121) Plus tard, la femme du docteur se plaint des indigènes : « Ils sont comme ça…gênants et indiscrets. » (128) Le commandant lui aussi s'adresse à Toundi en ces termes « Ca sent…ici…. C'est peut être toi …. Quand on a des nègres…il faudrait que toutes les issues soient toujours largement ouvertes…»(157). Il appelle ses domestiques « bandes de fainéants ! » p. 41
Ces préjugés se retrouvent même chez Mm Salvain, la femme de l’instituteur  qui affirme que les nègres ne valent pas la peine qu’on s’intéresse à eux car ils sont paresseux, voleurs et menteurs…

I.              II. La duplicité des Blancs            

1. L'expression de l'hypocrisie

L’hypocrisie est partout présente dans le camp des blancs. Elle est présente dans le comportement des femmes blanches qui hypocritement souhaitent à la femme du commandant la bienvenue alors qu’elles sont mortes de jalousie devant sa beauté. Elles n’arrivaient pas à cacher avec leurs sourires, l’amertume et la colère qu’elles ressentaient devant cette nouvelle venue qui les éclipsaient ; Madame Salvain est même comparée à une lampe qu’on aurait allumée en plein midi.

2. Le mensonge des Blancs

La ducplicité touche aussi Madame, la femme du commandant. Selon Toundi, Madame trompe son mari avec M. Moreau, le directeur de la prison. Elle ment à son mari  et profite de toutes les opportunités pour voir son amant, Toundi nous explique qu'elle ose inviter M. Moreau et sa femme chez elle. Pour bien caché son infidélité elle fait croire à son mari que M. Moreau manque de savoir vivre et de finesse. Toundi, qui a un profond respect pour son maître semble avoir du mal à tolérer le fait que madame trompe son mari, qui n'a rien fait pour le mériter et cela lui démontre encore une fois que le monde des blancs est malhonnête.

3. La luxure chez les Blancs

Ce faux semblant est d’abord à noter chez le couple Decazy. En effet, après l’arrestation de Toundi, Le commandant et Madame font semblant de filer le parfait amour.
Chez les hommes blancs, la duplicité se manifeste surtout au niveau des comportements envers les  négresses. Bien qu’ils se considèrent comme étant supérieurs, certains blancs entretiennent pourtant des relations avec des femmes noires. Parlant des préservatifs, Baklu chargé du linge de Madame explique que les blancs les emploient aussi quand ils couchent avec les femmes indigènes pour ne pas avoir de maladie. C’est l'hypocrisie d'ailleurs qui fera dire à l’ingénieur agricole «  Sophie, ne viens pas me voir aujourd’hui, un blanc viendra me voir » ou bien « Sophie, quand tu me vois avec une Dame ne me regarde pas, ne me salue pas ».

III. La satire de la religion chrétienne

1. La cupidité de l'église

Le roman adresse une critique envers cette Eglise complice de l’injustice coloniale. Toundi, le personnage principal de l'œuvre Une vie de Boy en échappant à la cruauté de son père, croit trouver dans l’Eglise la sécurité et le bonheur. La mort de son protecteur, le Père Gilbert, marquera le début de son calvaire. Contrairement à la loi du Seigneur, cette Eglise était en réalité le prolongement du pouvoir colonial. A l’instar de ce dernier il participe à l’appauvrissement des indigènes par les obligatoires  collectes de fonds durant la messe. C’est cette cupidité qui poussera le Père Vandermayer à frappé Toundi Qu’il soupçonne d’avoir avalé quelques pièces de monnaie. Toundi dit : « Un jour il m'avait fait venir dans sa chambre où il m'avait déshabillé pour me fouiller. Il m'avait flanqué  d'un catéchiste pendant toute la journée pour le cas où j'aurais avalé des pièces de monnaie….Je ne pourrais jamais supporter ce qu'il fait à ceux dont il sanctionne les actes. »

2. Une religion à deux vitesses

L’Eglise pratique aussi la ségrégation raciale à l’intérieur même de la maison de Dieu. En effet, pour le Père Vandermayer les noirs ne méritent certaines places durant la messe  « La nef de l'église, divisée en deux rangées, est uniquement réservée aux Noirs. Là, assis sur des troncs d'arbre en guise de bancs, ils sont étroitement surveillés par des catéchistes prêts à sévir brutalement à la moindre inattention… » (54) Alors que les blancs sont confortablement assis dans des fauteuils de rotins recouverts de coussins de velours. Ils ont la possibilité de parler et même de faire la cours durant la messe.

IV. La violence gratuite

La violence est omniprésente dans cet univers car elle permet de perdurer la domination coloniale tout en installant la terreur pour enlever aux indigènes l’envie et le courage de se révolter. Elle se manifeste sous plusieurs formes.

1       1. La violence verbale

Cette violence verbale qui se manifeste par des injures des propos violents. Elle accompagne aussi toutes les autres formes de violence. Ainsi on entend souvent le père Vandermayer proférer des injures tout en frappant les indigènes :  « Quand tu as baisé, as-tu eu honte devant Dieu ? » Le commandant, lui-même, avant d’embaucher Toundi, lui soumet à une interrogation allant même jusqu’à lui demander s’il n’était pas un voleur.

2      2. Le sadisme des Blancs

La violence transparait également à travers et le sadisme de certains blancs qui à l’instar de Janopoulos, aiment faire souffrir les noirs. En effet le jeu favori de ce commerçant Grec consiste à lâcher son chien contre les noirs au grand bonheur des Dames. Le commandant est aussi sujet au sadisme car il éprouve un malin plaisir à écraser les doigts de Toundi avec ses bottes tout en faisant semblant de ne pas le voir. On peut aussi lire à la page 37 « le commandant me décocha un coup de pied dans les tibias qui m’envoya rouler sous la table… Il paraissait très content de sa performance »

3       3. La violence physique

La violence physique se manifeste par les rafles nocturnes dans le quartier indigène ou l’arrestation arbitraire de Toundi qui est pourtant innocent. Malgré cette innocence, Toundi sera emprisonné puis battu à mort. Le point culminant de la violence coloniale  est l'épisode de « la bastonnade », qui montre toute la cruauté des blancs envers les noirs. Témoin de cette scène atroce, Toundi questionne alors la religion des blancs et « le dernier commandement de l'Eglise  (115)» que l'on peut interpréter comme étant le dernier commandement de Jésus « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé ». En effet, Toundi nous pose directement la question «  Le prochain du blanc n'est-il que son congénère ? Je me demande, devant des pareilles atrocités, qui peut être encore assez sot pour croire à tous les boniments qu'on nous débite à l'Eglise … (115)» Toundi explique de façon très claire les conséquences de la bastonnade sur lui. « La scène de la bastonnade m'avait bouleversé. Il y a des spectacles qu'il vaudrait mieux ne jamais voir. Les voir, c'est se condamner à les revivre sans cesse malgré soi (116). » Son mépris pour le blanc n'en est que renforcer.

Conclusion

A travers cet ouvrage, Ferdinand Oyono dénonce l'inégalité des relations entre les blancs et les noirs à cause de la colonisation Au-delà de ces inégalité et au-delà de la critique de la colonisation, Le roman, Une vie boy, constitue un véritable réquisitoire contre les théories fallacieuses des colons qui faisaient de la colonisation une missionnaire humanitaire destinée à venir en aide aux peuples colonisés.

vendredi 30 mars 2018

Lire Le Cid de Pierre Corneille

LE CID de Corneille

I, scène 1
Elvire fait le compte rendu de son entretien avec le père de Chimène. Elle lui révèle qu’il accepte son choix d’épouser Rodrigue. Chimène est joyeuse, mais elle continue de questionner Elvire pour se rassurer.

Chimène :      Elvire, m’as-tu fait un rapport bien sincère ?
Ne déguises-tu rien de ce qu’a dit mon père ?

Elvire :           Tous mes sens à moi-même en sont encor charmés :
Il estime Rodrigue autant que vous l’aimez,
Et si je ne m’abuse à lire dans son âme,
Il vous commandera de répondre à sa flamme.

Chimène :      Que t’a-t-il répondu sur la secrète brigue
Que font auprès de toi don Sanche et don Rodrigue ?
N’as-tu point trop fait voir quelle inégalité
Entre ces deux amants me penche d’un côté ?

Elvire :           Non, j’ai peint votre cœur dans une indifférence
Qui n’enfle d’aucun d’eux ni détruit l’espérance,
Et sans les voir d’un œil trop sévère ou trop doux,
Attend l’ordre d’un père à choisir un époux.
Et puisqu’il vous en faut encor faire un récit,
Voici d’eux et de vous ce qu’en hâte il m’a dit :
Elle est dans le devoir, tous deux sont dignes d’elle,
Tous deux formés d’un sang noble, vaillant, fidèle,
Jeunes, mais qui font lire aisément dans leurs yeux
L’éclatante vertu de leurs braves aïeux.



I, scène 2 : l’aveu de l’Infante demande à son page d’aller chercher Chimène. Léonor, sa gouvernante lui demande pourquoi elle se soucie autant des amours de Chimène et
Rodrigue. Doña Urraque lui explique qu’elle est amoureuse de Rodrigue et qu’en le faisant marier à Chimène, mes sentiments interdits s’effaceront. Le page annonce l’arrivée de Chimène et les deux femmes la rejoignent.




L’Infante :      Elle aime don Rodrigue, et le tient de ma main
Et par moi don Rodrigue a vaincu son dédain ;

Léonor :         Madame, toutefois parmi leurs bons succès
Vous montrez un chagrin qui va jusqu’à l’excès.

L’Infante :      L’amour est un tyran qui n’épargne personne :
Ce jeune cavalier, cet amant que je donne,
Je l’aime.

Léonor :                     Vous l’aimez !

L’Infante :                                         Mets la main sur mon cœur,
Et vois comme il se trouble au nom de son vainqueur,
Comme il le reconnaît.

Léonor :         Une grande princesse à ce point s’oublier
Que d’admettre en son cœur un simple cavalier !
Et que dirait le roi, que dirait la Castille ?
Vous souvient-il encor de qui vous êtes fille ?

L’Infante :      Il m’en souvient si bien que j’épandrai mon sang,
Avant que je m’abaisse à démentir mon rang.
Quand je vis que mon cœur ne se pouvait défendre,
Moi-même je donnai ce que je n’osais prendre.
Je mis, au lieu de moi, Chimène en ses liens,
Et j’allumai leurs feux pour éteindre les miens.
Ne t’étonne donc plus si mon âme gênée
Avec impatience attend leur hyménée ;
Si l’amour vit d’espoir, il périt avec lui ;
C’est un feu qui s’éteint, faute de nourriture ;
Si Chimène a jamais Rodrigue pour mari
Mon espérance est morte, et mon esprit guéri.

Léonor :         Madame, après cela je n’ai rien à vous dire,
Sinon que de vos maux avec vous je soupire ;

L’Infante :      Ma plus douce espérance est de perdre l’espoir.

Le Page :       Par vos commandements Chimène vous vient voir.




I, scène 3 : l’altercation, le soufflet. Le comte regrette que le roi ait choisi Don Diègue au poste de gouverneur du prince de Castille. Ce dernier le calme en lui demandant d’unir son fils à sa fille. Mais Don Gomès refuse et lui indique qu’il méritait ce poste. Les esprits s’échauffent et Don Gomes frappe Don Diègue qui s’offusque de cet affront. Don Gomès déshonore Don Diègue en faisant tomber son épée.

Le Comte :     Enfin vous l’emportez, et la faveur du roi
Vous élève en un rang qui n’était dû qu’à moi,
Il vous fait gouverneur du prince de Castille.

Don Diègue :            Cette marque d’honneur qu’il met dans ma famille
Montre à tous qu’il est juste, et fait connaître assez
Qu’il sait récompenser les services passés.

Le Comte :     Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes :
Ils peuvent se tromper comme les autres hommes ;

Don Diègue :            Ne parlons plus d’un choix dont votre esprit s’irrite ;
La faveur l’a pu faire autant que le mérite,
A l’honneur qu’il m’a fait ajoutez-en un autre ;
Joignons d’un sacré nœud ma maison à la vôtre :
Vous n’avez qu’une fille, et moi je n’ai qu’un fils ;
Leur hymen nous peut rendre à jamais plus qu’amis :
Faites-nous cette grâce, et l’acceptez pour gendre.

Le Comte :     A des partis plus hauts ce beau fils doit prétendre ;
Et le nouvel éclat de votre dignité
Lui doit enfler le cœur d’une autre vanité.

Don Diègue :            Je le sais, vous servez bien le roi,
Je vous ai vu combattre et commander sous moi :
Vous êtes aujourd’hui ce qu’autrefois je fus.

Le Comte :     Ce que je méritais, vous l’avez emporté.

Don Diègue :            Qui l’a gagné sur vous l’avait mieux mérité.

Le Comte :     Qui peut mieux l’exercer en est bien le plus digne.

Don Diègue :            En être refusé n’en est pas un bon signe.

Le Comte :     Parlons-en mieux, le roi fait honneur à votre âge.

Don Diègue :            Le roi, quand il en fait, le mesure au courage.

Le Comte :     Et par là cet honneur n’était dû qu’à mon bras.

Don Diègue :            Qui n’a pu l’obtenir ne le méritait pas.

Le Comte :     Ne le méritait pas ! Moi ?

Don Diègue :                                                           Vous.

Le Comte :                                                               Ton impudence,
Téméraire vieillard, aura sa récompense. (Il lui donne un soufflet.)

Don Diègue, mettant l’épée à la main.
Achève, et prends ma vie après un tel affront,
Le premier dont ma race ait vu rougir son front.

I, scène 4 + 5 : l’aveu de faiblesse Don Diègue, dans un monologue, est anéanti d’avoir subi cet affront, malgré son âge avancé. Il regrette de n’avoir pu garder, en main, son épée qui lui a tant servi. Il ne la mérite plus. Don Diègue demande à son fils d’aller tuer Don Gomès, qui l’a déshonoré. Il lui demande de le venger malgré son amour pour Chimène


Don Diègue :                        O rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !
N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?
Mon bras qu’avec respect toute l’Espagne admire,
Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,
Tant de fois affermi le trône de son roi,
Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi ?
O cruel souvenir de ma gloire passée !
Oeuvre de tant de jours en un jour effacée !
Nouvelle dignité fatale à mon bonheur !
Précipice élevé d’où tombe mon honneur!
Faut-il de votre éclat voir triompher le comte,
Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte ?
Et toi, de mes exploits glorieux instrument,
Mais d’un corps tout de glace inutile ornement,
Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense,
M’as servi de parade, et non pas de défense,

Viens, mon fils, viens, mon sang, viens réparer ma honte ;
Viens me venger.

Don Rodrigue :                                De quoi ?

Don Diègue :                                                                       D’un affront si cruel,
Qu’à l’honneur de tous deux il porte un coup mortel :
Va contre un arrogant éprouver ton courage :
Ce n’est que dans le sang qu’on lave un tel outrage ;
Plus que brave soldat, plus que grand capitaine,
C’est...

Don Rodrigue :                    De grâce, achevez.

Don Diègue :                                                           Le père de Chimène.
Don Rodrigue :         Le...

Don Diègue :                                   Ne réplique point, je connais ton amour,
Mais qui peut vivre infâme est indigne du jour ;
Plus l’offenseur est cher, et plus grande est l’offense.
Enfin tu sais l’affront, et tu tiens la vengeance :
Je ne te dis plus rien. Venge-moi, venge-toi ;
Montre-toi digne fils d’un père tel que moi.
Accablé des malheurs où le destin me range,
Je vais les déplorer. Va, cours, vole, et nous venge.


I, scène 6 : tragique cornélien (le dilemne) : de sang et d’honneur pour Rodrigue
Rodrigue, dans un monologue, fait part de son dilemme : venger son père et perdre son amante ou laisser son père déshonoré et rester avec celle qu’il aime.
Il se résigne à tuer Don Gomès, même s’il risque sa vie et la perte de Chimène.

Don Rodrigue :         Percé jusques au fond du cœur
D’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
Misérable vengeur d’une juste querelle,
Et malheureux objet d’une injuste rigueur,
Je demeure immobile, et mon âme abattue
Cède au coup qui me tue.
Si près de voir mon feu récompensé,
O Dieu, l’étrange peine !
En cet affront mon père est l’offensé,
Et l’offenseur le père de Chimène !
Que je sens de rudes combats !
Contre mon propre honneur mon amour s’intéresse :
Il faut venger un père, et perdre une maîtresse.
L’un m’anime le cœur, l’autre retient mon bras.
Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,
Ou de vivre en infâme,
Des deux côtés mon mal est infini.
O Dieu, l’étrange peine !
Faut-il laisser un affront impuni ?
Faut-il punir le père de Chimène ?
Père, maîtresse, honneur, amour,
Noble et dure contrainte, aimable tyrannie,
Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.
L’un me rend malheureux, l’autre indigne du jour.
Je dois à ma maîtresse aussi bien qu’à mon père ;
J’attire en me vengeant sa haine et sa colère ;
J’attire ses mépris en ne me vengeant pas.
Allons, mon bras, sauvons du moins l’honneur,
Puisqu’après tout il faut perdre Chimène.
Je rendrai mon sang pur comme je l’ai reçu.
Courons à la vengeance ;
Ne soyons plus en peine,
Puisqu’aujourd’hui mon père est l’offensé,
Si l’offenseur est père de Chimène.


II, scène 1 : la demande d’excuses
Don Arias tente de convaincre Don Gomès de s’excuser du déshonneur fait à  Don Diègue. En effet, le roi ne l’accepte pas et pourrait attenter à la vie de Don Gomès. Mais celui-ci reste sur ses positions et refuse de se soumettre au roi. Don Gomès ne veut pas être déshonoré de s’être excusé.


Le Comte :     Je l’avoue entre nous, mon sang un peu trop chaud
S’est trop ému d’un mot, et l’a porté trop haut ; Le roi peut, à son gré, disposer de ma vie.

Don Arias :    Le roi vous aime encore ; apaisez son courroux.
Il a dit : Je le veux; désobéirez-vous ?

Le Comte :     Monsieur, pour conserver tout ce que j’ai d’estime,
Désobéir un peu n’est pas un si grand crime ;

Don Arias :    Quoi qu’on fasse d’illustre et de considérable,
Jamais à son sujet un roi n’est redevable.
Vous vous flattez beaucoup, et vous devez savoir
Que qui sert bien son roi ne fait que son devoir.
Vous devez redouter la puissance d’un roi.

Le Comte :     Tout l’Etat périra, s’il faut que je périsse.

Don Arias :    Quoi ! vous craignez si peu le pouvoir souverain...
Que lui dirai-je enfin ? je lui dois rendre conte.

Le Comte :     Que je ne puis du tout consentir à ma honte. (Il est seul.)
Qui ne craint point la mort ne craint point les menaces.
J’ai le cœur au-dessus des plus fières disgrâces ;
Et l’on peut me réduire à vivre sans bonheur,
Mais non pas me résoudre à vivre sans honneur.


II, scène 2 : le défit
Rodrigue s’assure que Don Gomès connait la force de Don Diègue. Il l’informe qu’il veut se battre contre lui. Don Gomès provoque Rodrigue en lui montrant qu’il est plus fort que lui. Rodrigue se sent à la hauteur pour relever le défi.


Don Rodrigue :         A moi, comte, deux mots.

Le Comte :                                                               Parle.

Don Rodrigue :                                                                   Ote-moi d’un doute.
Connais-tu bien don Diègue ?

Le Comte :                                                               Oui.

Don Rodrigue :                                                                   Parlons bas ; écoute.
Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu,
La vaillance et l’honneur de son temps ? le sais-tu ?

Le Comte :                Peut-être.

Don Rodrigue :                                Cette ardeur que dans les yeux je porte,
Sais-tu que c’est son sang ? le sais-tu ?

Le Comte :                                                                           Que m’importe ?

Don Rodrigue :         A quatre pas d’ici je te le fais savoir.

Le Comte :                Jeune présomptueux !
Don Rodrigue :                                            Parle sans t’émouvoir.
Je suis jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées
La valeur n’attend point le nombre des années.

Le Comte :                Sais-tu bien qui je suis ?

Don Rodrigue :                                Oui ; tout autre que moi
Au seul bruit de ton nom pourrait trembler d’effroi.
A qui venge son père il n’est rien d’impossible.
Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.

Le Comte :                Je sais ta passion, et suis ravi de voir
Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir ;
Et que, voulant pour gendre un cavalier parfait,
Je ne me trompais point au choix que j’avais fait.
Trop peu d’honneur pour moi suivrait cette victoire :
A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.
On te croirait toujours abattu sans effort ;
Et j’aurais seulement le regret de ta mort.

Don Rodrigue :         D’une indigne pitié ton audace est suivie :
Qui m’ose ôter l’honneur craint de m’ôter la vie !

Le Comte :                Retire-toi d’ici.

Don Rodrigue :                                            Marchons sans discourir.

Le Comte :                Es-tu si las de vivre ?

Don Rodrigue :                                            As-tu peur de mourir ?

II, scène 3 : L’infante tente de consoler
Chimène en lui expliquant que tout va rentrer en ordre. Elle s’appuie sur l’amour que Rodrigue a pour elle. Cette dernière n’est pas convaincue. Et Doña Urraque propose à Chimène d’emprisonner Rodrigue pour ne pas qu’il se batte et éviter ainsi un terrible malheur.


L’Infante :      Apaise, ma Chimène, apaise ta douleur,
Fais agir ta constance en ce coup de malheur,
Tu reverras le calme après ce faible orage,
Ton bonheur n’est couvert que d’un peu de nuage,
Et tu n’as rien perdu pour le voir différer.

Chimène :      Mon cœur outré d’ennuis n’ose rien espérer.
J’aimais, j’étais aimée, et nos pères d’accord ;

L’Infante :      Tu n’as dans leur querelle aucun sujet de craindre :
Un moment l’a fait naître, un moment va l’éteindre.

Chimène :      La haine que les cœurs conservent au-dedans
Nourrit des feux cachés, mais d’autant plus ardents.

L’Infante :      Le saint nœud qui joindra don Rodrigue et Chimène
Des pères ennemis dissipera la haine ;
Et nous verrons bientôt votre amour le plus fort
Par un heureux hymen étouffer ce discord.

Chimène :      Je le souhaite ainsi plus que je ne l’espère :

L’Infante :      Que crains-tu ? d’un vieillard l’impuissante faiblesse ?

Chimène :      Rodrigue a du courage.

L’Infante :                                         Il a trop de jeunesse.
Il est trop amoureux pour te vouloir déplaire ;
Et deux mots de ta bouche arrêtent sa colère.

Chimène :      S’il ne m’obéit point, quel comble à mon ennui !
Et s’il peut m’obéir, que dira-t-on de lui ?
Mon esprit ne peut qu’être ou honteux ou confus
De son trop de respect, ou d’un juste refus.
L’Infante :      Chimène a l’âme haute, et quoique intéressée,
Elle ne peut souffrir une basse pensée

II, scène 4


L’Infante :      Page, cherchez Rodrigue, et l’amenez ici.

Le Page :       Le comte de Gormas et lui...

Chimène :                                         Bon Dieu ! je tremble.

L’Infante :      Parlez.

Le Page :                   De ce palais ils sont sortis ensemble.

Chimène :      Seuls ?

Le Page :                   Seuls, et qui semblaient tout bas se quereller.

Chimène :      Sans doute ils sont aux mains, il n’en faut plus parler.

II, scène 5


L’Infante :      Ce qui va séparer Rodrigue de Chimène
Fait renaître à la fois mon espoir et ma peine ;
Et leur division, que je vois à regret,
Dans mon esprit charmé jette un plaisir secret.

Léonor :         Cette haute vertu qui règne dans votre âme
Se rend-elle si tôt à cette lâche flamme ?

L’Infante :      Ne la nomme point lâche, à présent que chez moi
Pompeuse et triomphante elle me fait la loi ;
Et d’un si fol espoir mon cœur mal défendu
Vole après un amant que Chimène a perdu.

Léonor :         Votre espoir vous séduit, votre mal vous est doux ;
Mais enfin ce Rodrigue est indigne de vous.

L’Infante :      Je ne le sais que trop ; mais si ma vertu cède,
Apprends comme l’amour flatte un cœur qu’il possède.
Si Rodrigue une fois sort vainqueur du combat,
Si dessous sa valeur ce grand guerrier s’abat,
Je puis en faire cas, je puis l’aimer sans honte.
Que ne fera-t-il point, s’il peut vaincre le comte !
J’ose m’imaginer qu’à ses moindres exploits
Les royaumes entiers tomberont sous ses lois ;
Et mon amour flatteur déjà me persuade
Que je le vois assis au trône de Grenade,
Les Maures subjugués trembler en l’adorant,
L’Aragon recevoir ce nouveau conquérant,
Le Portugal se rendre, et ses nobles journées
Porter delà les mers ses hautes destinées,
Du sang des Africains arroser ses lauriers ;
Enfin tout ce qu’on dit des plus fameux guerriers,
Je l’attends de Rodrigue après cette victoire,
Et fais de son amour un sujet de ma gloire.

Léonor :         Eh bien ! ils se battront, puisque vous le voulez ;
Mais Rodrigue ira-t-il si loin que vous allez ?

L’Infante :      Que veux-tu ? je suis folle, et mon esprit s’égare ;
Tu vois par là quels maux cet amour me prépare.

II, scène 6



Don Fernand :          Le comte est donc si vain et si peu raisonnable !
                                   Ose-t-il croire encor son crime pardonnable ?

Don Arias :                Je l’ai de votre part longtemps entretenu.
                                   J’ai fait mon pouvoir, sire, et n’ai rien obtenu.

Don Fernand :          Justes cieux ! ainsi donc un sujet téméraire
A si peu de respect et de soin de me plaire !
Il offense don Diègue, et méprise son roi !
Au milieu de ma cour il me donne la loi !
Fût-il la valeur même, et le dieu des combats,
Il verra ce que c’est que de n’obéir pas.

Don Sanche :            Peut-être un peu de temps le rendrait moins rebelle ;
On l’a pris tout bouillant encor de sa querelle;

Don Fernand :          Don Sanche, taisez-vous, et soyez averti
Qu’on se rend criminel à prendre son parti.

Don Sanche :            J’obéis, et me tais ; mais, de grâce encor, sire,
Deux mots en sa défense.

Don Fernand :                                             Et que pouvez-vous dire ?

Don Sanche :            Il trouve en son devoir un peu trop de rigueur,
Et vous obéirait, s’il avait moins de cœur.

Don Fernand :          Vous perdez le respect; mais je pardonne à l’âge,
Et j’excuse l’ardeur en un jeune courage.
N’en parlons plus. Au reste, on a vu dix vaisseaux
De nos vieux ennemis arborer les drapeaux ;
Vers la bouche du fleuve ils ont osé paraître.

Don Arias :                Les Maures ont appris par force à vous connaître,
Et tant de fois vaincus, ils ont perdu le cœur
De se plus hasarder contre un si grand vainqueur.
Vous n’avez rien à craindre.

Don Fernand :                                                         Et rien à négliger.
Le trop de confiance attire le danger ;
Et vous n’ignorez pas qu’avec fort peu de peine
Un flux de pleine mer jusqu’ici les amène.
Faites doubler la garde aux murs et sur le port
C’est assez pour ce soir.

II, scène 7


Don Alonse :                                                Sire, le comte est mort.
Don Diègue, par son fils, a vengé son offense.
Chimène à vos genoux apporte sa douleur ;
Elle vient toute en pleurs vous demander justice.

Don Fernand :          Quelque juste pourtant que puisse être sa peine,
Je ne puis sans regret perdre un tel capitaine.
Après un long service à mon Etat rendu,
Après son sang pour moi mille fois répandu,
A quelques sentiments que son orgueil m’oblige,
Sa perte m’affaiblit, et son trépas m’afflige.

II, scène 8


Chimène :                 Sire, sire, justice !
Don Diègue :                        Ah ! sire, écoutez-nous.

Chimène :                                                     Je me jette à vos pieds.

Don Diègue :                        J’embrasse vos genoux.

Chimène :                                                     Je demande justice.

Don Diègue :                        Entendez ma défense.

Chimène :                 D’un jeune audacieux punissez l’insolence :
Il a de votre sceptre abattu le soutien,
Il a tué mon père.

Don Diègue :                                                           Il a vengé le sien.

Chimène :                 Au sang de ses sujets un roi doit la justice.

Don Diègue :                        Pour la juste vengeance il n’est point de supplice.

Don Fernand :          Levez-vous l’un et l’autre, et parlez à loisir.
Chimène, je prends part à votre déplaisir ;

Chimène :                 Sire, mon père est mort; mes yeux ont vu son sang
Couler à gros bouillons de son généreux flanc ;
Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles,
Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles,
Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux
De se voir répandu pour d’autres que pour vous,
Qu’au milieu des hasards n’osait verser la guerre,
Rodrigue en votre cour vient d’en couvrir la terre.

Don Fernand :          Prends courage, ma fille, et sache qu’aujourd’hui
Ton roi te veut servir de père au lieu de lui.

Chimène :                 Sire, de trop d’honneur ma misère est suivie.
Sire, ne souffrez pas que sous votre puissance
Règne devant vos yeux une telle licence ;
Qu’un jeune audacieux triomphe de leur gloire,
Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire.
Enfin mon père est mort, j’en demande vengeance,
Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance.
Vengez-la par une autre, et le sang par le sang.

Don Fernand :          Don Diègue, répondez.

Don Diègue :                        Ce que n’a pu jamais combat, siège, embuscade,
Ce que n’a pu jamais Aragon ni Grenade,
Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux,
Le comte en votre cour l’a fait presque à vos yeux,
Jaloux de votre choix, et fier de l’avantage
Que lui donnait sur moi l’impuissance de l’âge.
Si je n’eusse produit un fils digne de moi,
Digne de son pays, et digne de son roi.
Il m’a prêté sa main, il a tué le comte ;
Il m’a rendu l’honneur, il a lavé ma honte.
Sur moi seul doit tomber l’éclat de la tempête :
Quand le bras a failli, l’on en punit la tête.

Don Fernand :          L’affaire est d’importance et, bien considérée,
Mérite en plein conseil être délibérée.
Qu’on me cherche son fils. Je vous ferai justice.

Chimène :                 Il est juste, grand roi, qu’un meurtrier périsse.

Don Fernand :          Prends du repos, ma fille, et calme tes douleurs.
Chimène :                 M’ordonner du repos, c’est croître mes malheurs.

III, scène 1


Elvire :           Rodrigue, qu’as-tu fait ? où viens-tu, misérable ?

D. Rodrigue :            Suivre le triste cours de mon sort déplorable.

Elvire :           Où prends-tu cette audace et ce nouvel orgueil
                        De paraître en des lieux que tu remplis de deuil ?

D. Rodrigue :            Ne me regarde plus d’un visage étonné ;
                        Je cherche le trépas après l’avoir donné.
                        Mon juge est mon amour, mon juge est ma Chimène :
                        Je mérite la mort de mériter sa haine,

Elvire :           Fuis plutôt de ses yeux, fuis de sa violence ;
                        A ses premiers transports dérobe ta présence.
                        Chimène est au palais, de pleurs toute baignée,
                        Et n’en reviendra point que bien accompagnée.
                        Elle va revenir, elle vient, je la voi :
                        Du moins pour son honneur, Rodrigue, cache-toi.

III, scène 2


Don Sanche : Oui, madame, il vous faut de sanglantes victimes :
                        Votre colère est juste, et vos pleurs légitimes ;
                        Et je n’entreprends pas, à force de parler,
                        Ni de vous adoucir, ni de vous consoler.
                        Mais si de vous servir je puis être capable,
                        Employez mon épée à punir le coupable ;
                        Employez mon amour à venger cette mort :
                        Sous vos commandements mon bras sera trop fort.

Chimène :      Malheureuse !

Don Sanche :                        De grâce, acceptez mon service.

Chimène :      J’offenserais le roi, qui m’a promis justice.

Don Sanche : Souffrez qu’un cavalier vous venge par les armes :
                        La voie en est plus sûre, et plus prompte à punir.

Chimène :      C’est le dernier remède ; et s’il y faut venir,
                        Et que de mes malheurs cette pitié vous dure,
                        Vous serez libre alors de venger mon injure.

Don Sanche : C’est l’unique bonheur où mon âme prétend ;
                        Et pouvant l’espérer, je m’en vais trop content.

III, scène 3


Chimène :      Mon père est mort, Elvire ; et la première épée
                        Dont s’est armé Rodrigue, a sa trame coupée.
                        Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau !
                        La moitié de ma vie a mis l’autre au tombeau,
                        Et m’oblige à venger, après ce coup funeste,
                        Celle que je n’ai plus sur celle qui me reste.

Elvire :           Reposez-vous, madame.

Chimène :                                         Ah ! que mal à propos
                        Dans un malheur si grand tu parles de repos !
                        Et que dois-je espérer qu’un tourment éternel,
                        Si je poursuis un crime, aimant le criminel !

Elvire :           Il vous prive d’un père, et vous l’aimez encore !

Chimène :      C’est peu de dire aimer, Elvire, je l’adore ;
                        Ma passion s’oppose à mon ressentiment ;
                        Dedans mon ennemi je trouve mon amant ;
                        Et je sens qu’en dépit de toute ma colère,
                        Rodrigue dans mon cœur combat encor mon père.
                        Je demande sa tête, et crains de l’obtenir :
                        Ma mort suivra la sienne, et je le veux punir !

Elvire :           Quittez, quittez, madame, un dessein si tragique ;
                        Ne vous imposez point de loi si tyrannique.

Chimène :      Il y va de ma gloire, il faut que je me venge ;

Elvire :           Mais vous aimez Rodrigue, il ne peut vous déplaire.

Chimène :      Je l’avoue.

Elvire :                       Après tout que pensez-vous donc faire ?

Chimène :      Pour conserver ma gloire et finir mon ennui,
                        Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui.

III, scène 4


Don Rodrigue :         Eh bien ! sans vous donner la peine de poursuivre,
Assurez-vous l’honneur de m’empêcher de vivre.

Chimène :                 Elvire, où sommes-nous, et qu’est-ce que je vois
Rodrigue en ma maison ! Rodrigue devant moi !

Don Rodrigue :                    Ecoute-moi.

Chimène :                                                     Je me meurs.

Don Rodrigue :                                                                   Un moment.

Chimène :                 Va, laisse-moi mourir.

Don Rodrigue :                                            Quatre mots seulement ;
                                   Après, ne me réponds qu’avecque cette épée.

Chimène :                 Quoi ! du sang de mon père encor toute trempée !

Don Rodrigue :         Ma Chimène...

Chimène :                                         Ote-moi cet objet odieux,
                                   Qui reproche ton crime et ta vie à mes yeux.

Don Rodrigue :         Regarde-le plutôt pour exciter ta haine,
                                   Pour croître ta colère, et pour hâter ma peine.

Chimène :                  Ah ! quelle cruauté, qui tout en un jour tue
                                   Le père par le fer, la fille par la vue !
                                   Ote-moi cet objet, je ne le puis souffrir :
                                   Tu veux que je t’écoute, et tu me fais mourir !

Don Rodrigue :         Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l’envie
                                   De finir par tes mains ma déplorable vie ;
                                   Car enfin n’attends pas de mon affection
                                   Un lâche repentir d’une bonne action.
                                   L’irréparable effet d’une chaleur trop prompte
                                   Déshonorait mon père, et me couvrait de honte.
                                   Tu sais comme un soufflet touche un homme de coeur.
                                   J’avais part à l’affront, j’en ai cherché l’auteur:
                                   Je l’ai vu, j’ai vengé mon honneur et mon père;
                                   Je le ferais encor, si j’avais à le faire.
                                   C’est pour t’offrir mon sang qu’en ce lieu tu me vois.
                                   J’ai fait ce que j’ai dû, je fais ce que je dois.

Chimène :                 Ah ! Rodrigue ! il est vrai, quoique ton ennemie,
                                   Je ne puis te blâmer d’avoir fui l’infamie ;
                                   Et, de quelque façon qu’éclatent mes douleurs,
                                   Je ne t’accuse point, je pleure mes malheurs.
                                   Je sais ce que l’honneur, après un tel outrage,
                                   Demandait à l’ardeur d’un généreux courage :
                                   Tu n’as fait le devoir que d’un homme de bien ;
                                   Mais aussi, le faisant tu m’as appris le mien.
                                   Ta funeste valeur m’instruit par ta victoire ;
                                   Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire :
                                   Même soin me regarde, et j’ai, pour m’affliger,
                                   Ma gloire à soutenir, et mon père à venger.
                                   Et cet affreux devoir, dont l’ordre m’assassine,
                                   Me force à travailler moi-même à ta ruine.
                                   Tu t’es, en m’offensant, montré digne de moi ;
                                   Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.

Don Rodrigue :         Ne diffère donc plus ce que l’honneur t’ordonne :
                                   Il demande ma tête, et je te l’abandonne ;

Chimène :                 Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau.
                                   Si tu m’offres ta tête, est-ce à moi de la prendre ?
                                   Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre ;
                                   C’est d’un autre que toi qu’il me faut l’obtenir,
                                   Et je dois te poursuivre, et non pas te punir.

Don Rodrigue :         Ma main seule du mien a su venger l’offense,
                                   Ta main seule du tien doit prendre la vengeance.

Chimène :                 Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir
                                   Aux traits de ton amour, ni de ton désespoir.

Don Rodrigue :         Rigoureux point d’honneur ! Hélas ! quoi que je fasse,
                                   Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce ?
                                   Au nom d’un père mort, ou de notre amitié,
                                   Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié.
                                   Ton malheureux amant aura bien moins de peine
                                   A mourir par ta main qu’à vivre avec ta haine.

Chimène :                 Va, je ne te hais point.

Don Rodrigue :                                            Tu le dois.

Chimène :                                                                Je ne puis.
                                   Va-t’en, ne montre plus à ma douleur extrême
                                   Ce qu’il faut que je perde, encore que je l’aime.

Don Rodrigue :         Que je meure !

Chimène :                                         Va-t’en.

Don Rodrigue :                                            A quoi te résous-tu ?

Chimène :                 Malgré des feux si beaux qui troublent ma colère,
                                   Je ferai mon possible à bien venger mon père ;
                                   Mais, malgré la rigueur d’un si cruel devoir,
                                   Mon unique souhait est de ne rien pouvoir.

Don Rodrigue :         Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères !

Chimène :                 Va-t’en, encore un coup, je ne t’écoute plus.

Don Rodrigue :         Adieu ; je vais traîner une mourante vie,
                                   Tant que par ta poursuite elle me soit ravie.

Chimène :                 Si j’en obtiens l’effet, je t’engage ma foi
                                   De ne respirer pas un moment après toi.
                                   Adieu ; sors, et surtout garde bien qu’on te voie.

Elvire :                       Madame, quelques maux que le ciel nous envoie...

Chimène :                 Ne m’importune plus, laisse-moi soupirer.
                                   Je cherche le silence et la nuit pour pleurer.

III, scène 6


Don Diègue :                        Rodrigue, enfin le ciel permet que je te voie !

Don Rodrigue :         Hélas !

Don Diègue :                                   Ne mêle point de soupirs à ma joie ;
                                   Laisse-moi prendre haleine afin de te louer.
                                   Ma valeur n’a point lieu de te désavouer ;

Don Rodrigue :         L’honneur vous en est dû ; je ne pouvais pas moins
                                   Etant sorti de vous et nourri par vos soins.
                                   Je m’en tiens trop heureux, et mon âme est ravie
                                   Que mon coup d’essai plaise à qui je dois la vie ;
                                   Mais parmi vos plaisirs ne soyez point jaloux
                                   Si je m’ose à mon tour satisfaire après vous.
                                   Souffrez qu’en liberté mon désespoir éclate ;
                                   Assez et trop longtemps votre discours le flatte.
                                   Je ne me repens point de vous avoir servi ;
                                   Mais rendez-moi le bien que ce coup m’a ravi.
                                   Mon bras pour vous venger, armé contre ma flamme,
                                   Par ce coup glorieux m’a privé de mon âme.
                                   Ne me dites plus rien ; pour vous j’ai tout perdu :
                                   Ce que je vous devais, je vous l’ai bien rendu.

Don Diègue :                        Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire :
                                   Je t’ai donné la vie, et tu me rends ma gloire ;
                                   Et d’autant que l’honneur m’est plus cher que le jour,
                                   D’autant plus maintenant je te dois de retour.
                                   Mais d’un cœur magnanime éloigne ces faiblesses ;
                                   Nous n’avons qu’un honneur, il est tant de maîtresses !
                                   L’amour n’est qu’un plaisir, l’honneur est un devoir.

Don Rodrigue :         Ah ! que me dites-vous ?

Don Diègue :                                                           Ce que tu dois savoir.

Don Rodrigue :         A ma fidélité ne faites point d’injure ;
                                   Souffrez-moi généreux sans me rendre parjure ;
                                   Mes liens sont trop forts pour être ainsi rompus ;
                                   Ma foi m’engage encor si je n’espère plus ;
                                   Et, ne pouvant quitter ni posséder Chimène,
                                    Le trépas que je cherche est ma plus douce peine.

Don Diègue :                        Il n’est pas temps encor de chercher le trépas :
                                   Ton prince et ton pays ont besoin de ton bras.
                                   La flotte qu’on craignait, dans ce grand fleuve entrée,
                                   Croit surprendre la ville et piller la contrée.
                                   Les Maures vont descendre, et le flux et la nuit
                                   Dans une heure à nos murs les amènent sans bruit.
                                   La cour est en désordre, et le peuple en alarmes ;
                                   On n’entend que des cris, on ne voit que des larmes.
                                   Dans ce malheur public mon bonheur a permis
                                   Que j’ai trouvé chez moi cinq cents de mes amis,
                                   Qui, sachant mon affront, poussés d’un même zèle,
                                   Se venaient tous offrir à venger ma querelle.
                                   Tu les as prévenus, mais leurs vaillantes mains
                                   Se tremperont bien mieux au sang des Africains.
                                   Va marcher à leur tête où l’honneur te demande ;
                                   Ne borne pas ta gloire à venger un affront,
                                   Porte-la plus avant, force par ta vaillance
                                   Ce monarque au pardon, et Chimène au silence ;
                                   Si tu l’aimes, apprends que revenir vainqueur
                                   C’est l’unique moyen de regagner son cœur.

IV, scène 1


Chimène :      N’est-ce point un faux bruit ? le sais-tu bien, Elvire ?

Elvire :           Vous ne croiriez jamais comme chacun l’admire,
                        Et porte jusqu’au ciel, d’une commune voix,
                        De ce jeune héros les glorieux exploits.
                        Trois heures de combat laissent à nos guerriers
                        Une victoire entière et deux rois prisonniers.

Chimène :      De qui peux-tu savoir ces nouvelles étranges ?

Elvire :           Du peuple qui partout fait sonner ses louanges,
                        Le nomme de sa joie et l’objet et l’auteur,
                        Son ange tutélaire et son libérateur.

Chimène :      Et le roi, de quel œil voit-il tant de vaillance ?

Elvire :           Rodrigue n’ose encor paraître en sa présence ;

Chimène :      Mais n’est-il point blessé ?

Elvire :                                               Je n’en ai rien appris.
                        Vous changez de couleur ! reprenez vos esprits.

Chimène :      Reprenons donc aussi ma colère affaiblie :
                        Pour avoir soin de lui faut-il que je m’oublie ?
                        Silence, mon amour, laisse agir ma colère :
                        S’il a vaincu deux rois, il a tué mon père ;
                        Et lorsque mon amour prendra trop de pouvoir,
                        Parlez à mon esprit de mon triste devoir,
                        Attaquez sans rien craindre une main triomphante.

Elvire :           Modérez ces transports, voici venir L’Infante.

IV, scène 2


L’Infante :      Je ne viens pas ici consoler tes douleurs ;
                        Je viens plutôt mêler mes soupirs à tes pleurs.

Chimène :      Prenez bien plutôt part à la commune joie,
                        Et goûtez le bonheur que le ciel vous envoie,
                        Il a sauvé la ville, il a servi son roi ;
                        Et son bras valeureux n’est funeste qu’à moi.

L’Infante :      Qu’a de fâcheux pour toi ce discours populaire ?
                        Ce jeune Mars qu’il loue a su jadis te plaire ;

Chimène :      On aigrit ma douleur en l’élevant si haut :
                        Je vois ce que je perds quand je vois ce qu’il vaut.
                        Cependant mon devoir est toujours le plus fort,
                        Et malgré mon amour va poursuivre sa mort.

L’Infante :      Hier ce devoir te mit en une haute estime ;
                        Si digne d’un grand cœur, que chacun à la cour
                        Admirait ton courage et plaignait ton amour.
                        Mais croirais-tu l’avis d’une amitié fidèle ?

Chimène :      Ne vous obéir pas me rendrait criminelle.

L’Infante :      Ce qui fut juste alors ne l’est plus aujourd’hui.
                        Rodrigue maintenant est notre unique appui,
                        L’espérance et l’amour d’un peuple qui l’adore,
                        Le soutien de Castille, et la terreur du More.
                        Et si tu veux enfin qu’en deux mots je m’explique,
                        Tu poursuis en sa mort la ruine publique.
                        Ote-lui ton amour, mais laisse-nous sa vie.
                        Pense bien, ma Chimène, à ce que tu veux faire.
                        Adieu : tu pourras seule y penser à loisir.

Chimène :      Après mon père mort, je n’ai point à choisir.

IV, scène 3


Don Fernand :          Généreux héritier d’une illustre famille
                                   Qui fut toujours la gloire et l’appui de Castille,
                                   Pour te récompenser ma force est trop petite ;
                                   Et j’ai moins de pouvoir que tu n’as de mérite.
                                   Mais deux rois tes captifs feront ta récompense :
                                   Ils t’ont nommé tous deux leur Cid en ma présense.
                                   Puisque Cid en leur langue est autant que seigneur,
                                    Je ne t’envierai pas ce beau titre d’honneur.
                                   Sois désormais le Cid ; qu’à ce grand nom tout cède ;
                                   Qu’il comble d’épouvante et Grenade et Tolède,

Don Rodrigue :         Je sais trop que je dois au bien de votre empire
                                   Et le sang qui m’anime, et l’air que je respire ;

Don Fernand :          Souffre donc qu’on te loue, et de cette victoire
                                   Apprends-moi plus au long la véritable histoire.

Don Rodrigue :         Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort,
                                   Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port,
                                   Tant, à nous voir marcher avec un tel visage,
                                   Les plus épouvantés reprenaient de courage !
                                   Et je feins hardiment d’avoir reçu de vous
                                   L’ordre qu’on me voit suivre et que je donne à tous.
                                   Cette obscure clarté qui tombe des étoiles
                                   Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles ;
                                   L’onde s’enfle dessous, et d’un commun effort
                                   Les Maures et la mer montent jusques au port.
                                   Ils couraient au pillage, et rencontrent la guerre ;
                                   Nous les pressons sur l’eau, nous les pressons sur terre,
                                   O combien d’actions, combien d’exploits célèbres
                                   Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres,
                                   Où chacun, seul témoin des grands coups qu’il donnait,
                                   Ne pouvait discerner où le sort inclinait !
                                   J’allais de tous côtés encourager les nôtres,
                                   Faire avancer les uns et soutenir les autres,
                                   Et voyant un renfort qui nous vient secourir,
                                   L’ardeur de vaincre cède à la peur de mourir.
                                   Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les chables,
                                   Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables,
                                   Cependant que leurs rois, engagés parmi nous,
                                   Et quelque peu des leurs, tous percés de nos coups,
                                   Disputent vaillamment et vendent bien leur vie.
                                   A se rendre moi-même en vain je les convie :
                                   Je vous les envoyai tous deux en même temps ;
                                   Et le combat cessa faute de combattants.
IV, scène 4


Don Alonse :             Sire, Chimène vient vous demander justice.

Don Fernand :          Pour tous remerciements il faut que je te chasse :
                                   Mais avant que sortir, viens, que ton roi t’embrasse.

Don Diègue :                        Chimène le poursuit, et voudrait le sauver.

Don Fernand :          On m’a dit qu’elle l’aime, et je vais l’éprouver.
                                   Montrez un œil plus triste.

IV, scène 5


Don Fernand :                                                         Enfin soyez contente,
                                   Chimène, le succès répond à votre attente :
                                   Si de nos ennemis Rodrigue a le dessus,
                                   Il est mort à nos yeux des coups qu’il a reçus ;
                                   Rendez grâces au ciel qui vous en a vengée.
(A D. Diègue.)              Voyez comme déjà sa couleur est changée.

Don Diègue :                        Sa douleur a trahi les secrets de son âme,
                                   Et ne vous permet plus de douter de sa flamme.

Chimène :                 Quoi ! Rodrigue est donc mort ?

Don Fernand :                                             Non, non, il voit le jour,
                                   Et te conserve encore un immuable amour :
                                   Calme cette douleur qui pour lui s’intéresse.

Chimène :                 Sire, on pâme de joie, ainsi que de tristesse :
                                   Un excès de plaisirs nous rend tout languissants ;
                                   Et quand il surprend l’âme, il accable les sens.

Don Fernand :          Tu veux qu’en ta faveur nous croyions l’impossible ?
                                   Chimène, ta douleur a paru trop visible.

Chimène :                 Eh bien ! sire, ajoutez ce comble à mon malheur,
                                   Nommez ma pâmoison l’effet de ma douleur :
                                   S’il meurt des coups reçus pour le bien du pays,
                                   Ma vengeance est perdue et mes desseins trahis :
                                   Qu’il meure pour mon père, et non pour la patrie ;
                                   Que son nom soit taché, sa mémoire flétrie.
                                   Mourir pour le pays n’est pas un triste sort;
                                   C’est s’immortaliser par une belle mort.
                                   Que pourraient contre lui des larmes qu’on méprise ?
                                   Pour lui tout votre empire est un lieu de franchise ;

Don Fernand :          Ma fille, ces transports ont trop de violence.
                                   Quand on rend la justice on met tout en balance :
                                   On a tué ton père, il était l’agresseur ;
                                   Et la même équité m’ordonne la douceur.
                                   Avant que d’accuser ce que j’en fais paraître,
                                   Consulte bien ton cœur : Rodrigue en est le maître.

Chimène :                 Pour moi ! mon ennemi ! l’objet de ma colère !
                                   L’auteur de mes malheurs ! l’assassin de mon père !
                                   Puisque vous refusez la justice à mes larmes,
                                   Sire, permettez-moi de recourir aux armes ;
                                   A tous vos cavaliers je demande sa tête;
                                   Oui, qu’un d’eux me l’apporte, et je suis sa conquête;
                                   Qu’ils le combattent, sire ; et le combat fini,
                                   J’épouse le vainqueur, si Rodrigue est puni.
                                   Sous votre autorité souffrez qu’on le publie.

Don Fernand :          J’en dispense Rodrigue ; il m’est trop précieux
                                   Pour l’exposer aux coups d’un sort capricieux ;

Don Diègue :                        Quoi ! sire, pour lui seul vous renversez des lois
                                   Qu’a vu toute la cour observer tant de fois !

Don Fernand :          Puisque vous le voulez, j’accorde qu’il le fasse :
                                   Mais d’un guerrier vaincu mille prendraient la place,
                                   L’opposer seul à tous serait trop d’injustice ;
                                   Il suffit qu’une fois il entre dans la lice.
                                   Choisis qui tu voudras, Chimène, et choisis bien ;
                                   Mais après ce combat ne demande plus rien.

Don Sanche :            Faites ouvrir le champ : vous voyez l’assaillant ;
                                   Je suis ce téméraire, ou plutôt ce vaillant.
                                   Accordez cette grâce à l’ardeur qui me presse.
                                   Madame, vous savez quelle est votre promesse.

Don Fernand :          Chimène, remets-tu ta querelle en sa main ?

Chimène :                 Sire, je l’ai promis.

Don Fernand :                                             Soyez prêt à demain.
(Il parle à D. Arias.)     Ayez soin que tous deux fassent en gens de cœur,
                                   Et, le combat fini, m’amenez le vainqueur.
                                   Qui qu’il soit, même prix est acquis à sa peine ;
                                   Je le veux de ma main présenter à Chimène,
                                   Et que pour récompense il reçoive sa foi.

Chimène :                 Quoi ! sire, m’imposer une si dure loi !

Don Fernand :          Tu t’en plains ; mais ton feu, loin d’avouer ta plainte,
                                   Si Rodrigue est vainqueur, l’accepte sans contrainte.
                                   Cesse de murmurer contre un arrêt si doux ;
                                   Qui que ce soit des deux, j’en ferai ton époux.
V, scène 1


Chimène :      Quoi ! Rodrigue, en plein jour ! d’où te vient cette audace ?
                        Va, tu me perds d’honneur ; retire-toi, de grâce.

Rodrigue :     Je vais mourir, madame, et vous viens en ce lieu,
                        Avant le coup mortel, dire un dernier adieu :
Maintenant qu’il s’agit de mon seul intérêt,
                        Vous demandez ma mort, j’en accepte l’arrêt.

Chimène :      Tu vas mourir ! Don Sanche est-il si redoutable
                        Qu’il donne l’épouvante à ce cœur indomptable ?

Rodrigue :       Je vais lui présenter mon estomac ouvert,
                        Adorant en sa main la vôtre qui me perd.

Chimène :      En cet aveuglement ne perds pas la mémoire,
                        Qu’ainsi que de ta vie il y va de ta gloire,
                        Va, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre,
                        Et défends ton honneur, si tu veux ne plus vivre.

Rodrigue :     Après la mort du comte, et les Maures défaits,
                        Faudrait-il à ma gloire encor d’autres effets ?
                        Rodrigue peut mourir sans hasarder sa gloire,
                        Sans qu’on l’ose accuser d’avoir manqué de cœur,
                        Sans passer pour vaincu, sans souffrir un vainqueur.
                        On dira seulement: « Il adorait Chimène ;
                        Il n’a pas voulu vivre et mériter sa haine » ;
                        Ainsi donc vous verrez ma mort en ce combat,
                        Loin d’obscurcir ma gloire, en rehausser l’éclat ;

Chimène :      Défends-toi maintenant pour m’ôter à don Sanche ;
Sors vainqueur d’un combat dont Chimène est le prix.
Adieu : ce mot lâché me fait rougir de honte.

Rodrigue :     Est-il quelque ennemi qu’à présent je ne dompte ?
Paraissez, Navarrais, Maures et Castillans,
Et tout ce que l’Espagne a nourri de vaillants ;

V, scène 2


L’Infante :      Rodrigue, ta valeur te rend digne de moi ;
Mais, pour être vaillant, tu n’es pas fils de roi.
Impitoyable sort, dont la rigueur sépare
Bien qu’aux monarques seuls ma naissance me donne,
Rodrigue, avec honneur je vivrai sous tes lois.
Après avoir vaincu deux rois,
Pourrais-tu manquer de couronne ?
Et ce grand nom de Cid que tu viens de gagner
Ne fait-il pas trop voir sur qui tu dois régner ?
Il est digne de moi, mais il est à Chimène ;
Entre eux la mort d’un père a si peu mis de haine,
Puisque pour me punir le destin a permis
Que l’amour dure même entre deux ennemis.

V, scène 3


L’Infante :      Où viens-tu, Léonor ?

Léonor :                                             Vous applaudir, madame,
Sur le repos qu’enfin a retrouvé votre âme.
Votre espérance est morte, et votre esprit guéri.

L’Infante :      L’amour, ce doux auteur de mes cruels supplices,
Aux esprits des amants apprend trop d’artifices.

Léonor :         Elle obtient un combat, et pour son combattant.
C’est le premier offert qu’elle accepte à l’instant :
Don Sanche lui sut, et mérite son choix
Parce qu’il va s’armer pour la première fois ;
Elle aime en ce duel son peu d’expérience ;
Qui livre à son Rodrigue une victoire aisée,
Et l’autorise enfin à paraître apaisée.

L’Infante :      Je le remarque assez, et toutefois mon cœur
A l’envi de Chimène adore ce vainqueur.
A quoi me résoudrai-je, amante infortunée ?

Léonor :         A vous mieux souvenir de qui vous êtes née ;
Le ciel vous doit un roi, vous aimez un sujet !

L’Infante :      Mon inclination a bien changé d’objet.
Je n’aime plus Rodrigue, un simple gentilhomme ;
Non, ce n’est plus ainsi que mon amour le nomme ;
Si j’aime, c’est l’auteur de tant de beaux exploits,
C’est le valeureux Cid, le maître de deux rois.
Je me vaincrai pourtant, non de peur d’aucun blâme,
Mais pour ne troubler pas une si belle flamme ;

V, scène 4


Chimène :      Elvire, que je souffre ! et que je suis à plaindre !
Je ne sais qu’espérer ; et je vois tout à craindre ;
A deux rivaux pour moi je fais prendre les armes :
Le plus heureux succès me coûtera des larmes 
Et quoi qu’en ma faveur en ordonne le sort,
Mon père est sans vengeance, ou mon amant est mort.

Elvire :           D’un et d’autre côté, je vous vois soulagée :
Ou vous avez Rodrigue, ou vous êtes vengée ;

Chimène :      Quoi l’objet de ma haine, ou de tant de colère !
L’assassin de Rodrigue, ou celui de mon père !
De tous les deux côtés on me donne un mari
Encor tout teint du sang que j’ai le plus chéri ;
De tous les deux côtés mon âme se rebelle :

Elvire :           Que la loi du combat étouffe vos soupirs,
Et que le roi vous force à suivre vos désirs.

Chimène :      Quand il sera vainqueur, crois-tu que je me rende ?
Mon devoir est trop fort, et ma perte est trop grande ;

Elvire :           Que prétend ce devoir, et qu’est-ce qu’il espère ?
La mort de votre amant vous rendra-t-elle un père ?
Allez, dans le caprice où votre humeur s’obstine,
Vous ne méritez pas l’amant qu’on vous destine ;
Et nous verrons du ciel l’équitable courroux
Vous laisser, par sa mort, don Sanche pour époux.

Chimène :      Elvire, c’est assez des peines que j’endure,
Ne les redouble point de ce funeste augure.

V, scène 5


Don Sanche : Obligé d’apporter à vos pieds cette épée...

Chimène :      Perfide, oses-tu bien te montrer à mes yeux,
Après m’avoir ôté ce que j’aimais le mieux ?
Eclate, mon amour, tu n’as plus rien à craindre :
Mon père est satisfait, cesse de te contraindre ;
Exécrable assassin d’un héros que j’adore !
N’espère rien de moi, tu ne m’as point servie !
En croyant me venger, tu m’as ôté la vie.

Don Sanche :        Etrange impression, qui, loin de m’écouter...
Chimène :      Veux-tu que de sa mort je t’écoute vanter,
Que j’entende à loisir avec quelle insolence
Tu peindras son malheur, mon crime et ta vaillance ?

V, scène 6


Chimène :      Sire, il n’est plus besoin de vous dissimuler
Enfin Rodrigue est mort, et sa mort m’a changée
J’ai dû cette vengeance à qui m’a mise au jour,
Et je dois maintenant ces pleurs à mon amour.
Qu’en un cloître sacré je pleure incessamment,
Jusqu’au dernier soupir, mon père et mon amant.

Don Diègue :            Enfin elle aime, sire, et ne croit plus un crime
D’avouer par sa bouche un amour légitime.

D. Fernand : Chimène, sors d’erreur, ton amant n’est pas mort,
Et don Sanche vaincu t’a fait un faux rapport.
Don Sanche : Sire, un peu trop d’ardeur, malgré moi l’a déçue :
Je venais du combat lui raconter l’issue.
Sire, j’y suis venu : cet objet l’a trompée ;
Elle m’a cru vainqueur, me voyant de retour,
Et soudain sa colère a trahi son amour

D. Fernand : Ma fille, il ne faut point rougir d’un si beau feu,
Ni chercher les moyens d’en faire un désaveu ;
Ta gloire est dégagée, et ton devoir est quitte ;
Ton père est satisfait, et c’était le venger
Que mettre tant de fois ton Rodrigue en danger.
Ayant tant fait pour lui, fais pour toi quelque chose,
Et ne sois point rebelle à mon commandement,
Qui te donne un époux aimé si chèrement.

V, scène 7


L’Infante :      Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse
Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse.

Rodrigue :     Je ne viens point ici demander ma conquête :
Je viens tout de nouveau vous apporter ma tête,

Chimène :      Relève-toi, Rodrigue. Il faut l’avouer, sire,
Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr :
Et quand un roi commande, on lui doit obéir.

D. Fernand : Rodrigue t’a gagnée, et tu dois être à lui.
Prends un an, si tu veux, pour essuyer tes larmes.
Rodrigue, cependant il faut prendre les armes.
Après avoir vaincu les Maures sur nos bords,
Renversé leurs desseins, repoussé leurs efforts,
Va jusqu’en leur pays leur reporter la guerre,
Commander mon armée et ravager leur terre.
A ce nom seul de Cid ils trembleront d’effroi ;
Ils t’ont nommé seigneur, et te voudront pour roi.

Rodrigue :     Pour posséder Chimène, et pour votre service,
Que peut-on m’ordonner que mon bras n’accomplisse ?